Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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Les soins médicaux organisés d’en bas : l’expérience zapatiste

Ginna Villarreal

samedi 27 janvier 2007

Les soins médicaux organisés d’en bas : l’expérience zapatiste

11 janvier 2007.

Dans son communiqué du 24 décembre, le lieutenant-colonel insurgé Moisés, de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), invitait les gens du monde entier à la première « Rencontre des peuples zapatistes avec les peuples du monde ». Il disait : « Nous essayons seulement de montrer ce que nous sommes en train de construire, avec beaucoup de difficultés, mais aussi avec le grand désir de construire un autre monde, où ceux qui commandent, commandent en obéissant. »

Cette rencontre - tenue à Oventik, au Chiapas, du 30 décembre au 2 janvier - a marqué le premier échange formel d’expériences entre les cinq Conseils de bon gouvernement des communautés zapatistes et leurs visiteurs venus des quatre coins du monde. Plus de 2 000 personnes de 48 pays différents ont fait le déplacement, selon le décompte officiel enregistré. Les zapatistes ont été les hôtes de six sessions coordonnées pour dialoguer sur l’autonomie et l’autogouvernement, la question des femmes, l’éducation, la terre et la territorialité, l’art et la communication alternative et, bien sûr, la santé [1].

Les soins médicaux dans les communautés zapatistes indigènes du Chiapas ont longtemps été méprisés par le gouvernement mexicain. La pénurie de matériel médical et de moyens de transport, la perte des connaissances médicales traditionnelles, les obstacles à l’éducation sexuelle et les problèmes de dépendance à l’aide étrangère ont été quelques-uns des thèmes traités par les cinq Conseils de bon gouvernement et les délégués de l’extérieur participant à la session du 31 décembre sur la santé. C’est pour ces raisons que les communautés zapatistes ont organisé leur propre réseau de soins médicaux et ont demandé l’aide et les ressources d’autres organisations du Mexique et du monde en solidarité.

Celia, une coordinatrice de santé de la zone nord d’Oventik, a raconté comment les ressources de l’extérieur ont encouragé les projets autonomes de santé. L’hôpital de Guadalupe à Oventik, construit en 1991 par les communautés zapatistes locales, avec l’appui de donateurs étrangers, est la fierté des communautés locales. Cet hôpital, qui fonctionne sans l’aide du gouvernement, fournit un service à tous ceux qui souffrent de discrimination dans les institutions d’État. Karina, membre du Conseil de bon gouvernement et représentante de la zone de Santé du Caracol I, celui de La Realidad, a aussi dépeint l’investissement dans le système de santé.

Vers une solidarité continuelle

Le système de soins médicaux des zapatistes a été largement reconnu, tant au niveau national qu’international, pour avoir apporté traitements et médicaments à plus d’hommes, de femmes, d’enfants et d’anciens indigènes ruraux que le gouvernement et le secteur privé ne l’avaient jamais fait. Grâce à l’entraînement des « promoteurs de santé » recrutés dans les communautés, les efforts ont aussi mis en avant la médecine préventive, l’éducation à la santé et la préservation de l’herboristerie et des autres formes de médecine traditionnelle. La solidarité internationale a permis aux communautés de construire des cliniques et l’acquisition de matériel et d’ambulances. Mais le manque de suivi de la part de certaines organisations de solidarité a fait que des projets importants ont été interrompus ou suspendus après avoir été mis en train.

Par exemple, lors d’une récente visite de votre correspondant dans une communauté zapatiste de la région de las Cañadas (les gorges), un promoteur de santé local alertait contre le développement d’une dépendance des aides étrangères. En parlant avec l’Autre Journalisme, le promoteur de soins médicaux faisait remarquer que les infrastructures modernes requièrent des investissements continus pour pouvoir être opérationnelles. La question va bien au-delà des « infusions » de fonds occasionnelles et uniques. C’est le cas d’une petite clinique de las Cañadas d’Ocosingo. Une plaque commémorative des donateurs est accrochée sur le mur de la clinique à la peinture délavée qui ne comporte qu’une pièce. La pharmacie reste vide. Cette communauté, tout comme d’autres dans la cañada, ne peut pas rendre de telles cliniques opérationnelles sans électricité pour réfrigérer les vaccins volatils. C’est un problème que les organisations étrangères d’aide ne peuvent pas résoudre par elles-mêmes.

Les trois ambulances qui stationnent ensemble à la clinique de Guadalupe sont un rappel de la disparité interne des communautés zapatistes. Bien que ces ambulances soient alignées à Oventik, elles sont souvent incapables d’atteindre des zones éloignées. Ce problème a été illustré graphiquement pendant mon séjour dans la communauté mentionnée plus haut. Il était déjà tard dans la nuit quand une femme dans son septième mois de grossesse est arrivée dans la communauté pour attendre son transport vers l’hôpital autonome du Caracol de La Garrucha afin d’y être soignée pour les douleurs abdominales dont elle souffrait. Cependant, la seule ambulance pour les quatre municipalités situées à 5 heures de distance de La Garrucha n’est jamais arrivée. Cette fois-là, ce furent finalement les connaissances curatives du promoteur de santé local, à l’aide d’un remède naturel contre la douleur, qui ont permis le retour de la patiente à son foyer le lendemain. Karina a rappelé à l’audience le manque critique de transport médical dans beaucoup de communes. « Nous devons supporter notre maladie plusieurs jours. On ne peut pas recevoir de soins. C’est pourquoi beaucoup de nos grands-parents sont morts en essayant d’atteindre un docteur dans les villes éloignées de nos communautés. Cette expérience nous a appris à nous enseigner à nous-mêmes et à nous organiser nous-mêmes. »

C’est précisément cette connaissance traditionnelle qui est si importante pour les communautés. Dans son discours aux peuples du monde réunis au forum de quatre jours qui s’est tenu à Oventik, Roel, du Caracol de La Realidad, promeut les connaissances médicales traditionnelles comme un moyen pour que les communautés indigènes reprennent le contrôle des soins médicaux. Il nous a rappelé que la grande sagesse ne s’apprend pas à l’école ou dans les livres mais que « c’est l’héritage que nous ont laissé nos grands-parents »... La récupération de ces connaissances est un aspect central de l’agenda toujours plus chargé de l’Autre Santé. L’utilisation de plantes et de pratiques traditionnelles évite de développer une culture de dépendance aux cliniques d’État ou privées qui discriminent et laissent de côté les plus pauvres des communautés indigènes.

Dans un moment de solidarité avec les peuples indigènes du Chiapas, Kamahus, porte-parole des Premières Nations du Canada, a raconté sa propre lutte pour maintenir les méthodes médicales traditionnelles et particulièrement son expérience des pratiques antiques d’accouchement. Avec ses propres mots : « Le génocide de la conquête de l’Amérique du Nord nous raconte une histoire similaire de la perte des connaissances de notre grand-mère en ce qui concerne les sages-femmes. Des générations d’absence de sages-femmes traditionnelles l’ont laissée seule, sans personne qui puisse l’accompagner pendant qu’elle donnait naissance à ses propres enfants près d’un pur ruisseau dans la montagne. » L’histoire qu’il a racontée résonne dans l’expérience des femmes indigènes du Chiapas.

Dialogue et participation, essentiels pour la santé

Les représentants des cinq régions zapatistes ont insisté sur l’importance de maintenir un discours continu et ouvert sur des thèmes complexes comme la santé sexuelle. L’éducation à la santé, en particulier à la santé sexuelle, a été un thème de grand intérêt pour beaucoup des participants nationaux et internationaux qui étaient présents. Les discussions qui ont eu lieu entre indigènes ingénieux et participants non indigènes ont démontré que les idées (et pas seulement les appuis financiers et la technologie) circulaient de l’intérieur et de l’extérieur du territoire zapatiste et ont une influence sur des questions telles que l’éducation sexuelle et les droits des femmes pour le contrôle de leurs corps.

Un des premiers dilemmes a été l’avortement. La réponse du panel des porte-parole zapatistes a été clairement réservée. D’après une représentante zapatiste de ce panel, la pratique de l’avortement n’est ni appuyée ni condamnée sur le territoire zapatiste, mais va croissant dans des situations qui pourraient être mieux évitées grâce à des mesures préventives et plus d’éducation. « Les femmes ne pratiquent pas [l’avortement], ni même ne le recherchent. Mais encore, c’est plus une question qui dépend des circonstances et qui finit en avortements spontanés. » Une telle déclaration semble laisser dans le flou la politique officielle des zapatistes à propos de l’avortement.

(La Loi des femmes, rendue publique en 1994, établit : « Les femmes ont le droit de décider du nombre d’enfants qu’elles auront et dont elles s’occuperont », mais ne mentionne pas explicitement le droit à l’avortement.) Peut-être la réponse fut, d’une certaine manière, due à un malentendu sur la question, ou peut-être la réponse a été un effort diplomatique pour éviter les troubles dans un rapport de pouvoir et de genre. Les sentiments exprimés tout au long du panel présentaient une plate-forme progressive pour les questions de santé. Cependant, il est clair que certaines des principales avancées concernant la santé des femmes demeurent établies par un système patriarcal hérité de la conquête espagnole. Beaucoup des conférenciers étaient d’accord sur le fait que l’éducation et la participation des femmes à cette question sont essentielles pour la santé de la communauté en général.

Depuis sa cellule du pénitencier de Santiaguito, le docteur Guillermo Selvas Pineda, arrêté en mai dernier dans le village d’Atenco, au centre du Mexique, pendant qu’il cherchait une ambulance pour l’étudiant blessé Alexis Benhumea (1984-2006), a envoyé un message manuscrit de bonne volonté pour l’intérêt croissant autour de la santé. Étant l’un des premiers médecins qui a travaillé avec les insurgés dans les montagnes, il connaît la souffrance que vivent les communautés zapatistes. Il a invité les autres médecins à s’unir au nombre croissant de personnes de l’intérieur et de l’extérieur de la région qui travaillent à la construction d’un système autonome de santé, un des buts politiques clé du mouvement des zapatistes.

Par Ginna Villarreal,
Spécial pour Narco News Bulletin.

Traduit par Caro.

Source : http://www.narconews.com/Issue44/article_fr2502.html

Notes

[1] Il manque une table de discussion sur l’Autre commerce, note du CSPCL.

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