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MEXICO : L’AEROPORT, CARLOS SLIM ET LOPEZ OBRADOR (4)

Un aéroport peut en cacher (un ?) autre

mardi 27 novembre 2018

Un aéroport peut en cacher (un ?) autre

Alors ça y’est : le suspense est retombé. Du 25 au 28 octobre dernier, la fameuse “consultation citoyenne” au sujet de la pertinence de continuer la construction sur l’ancien lac de Texcoco du “Nouvel Aéroport International de Mexico” (NAIM), a finalement eu lieu. Un chantier gigantesque, qui visait à y construire le 3e plus grand aéroport du monde, ainsi que toute une ville nouvelle à ses alentours, pour la somme faramineuse de plus de 13 milliards de dollars d’investissements [1]. Le projet, combattu depuis de très nombreuses années par les villages de la région d’Atenco, avait été l’objet de nombreux débats durant la dernière campagne présidentielle au Mexique, qui a vu la victoire du candidat “progressiste” Andrés Manuel López Obrador, futur président du pays à partir du 1er décembre prochain. Ayant promis au départ la suspension du chantier, López Obrador s’était ensuite ravisé, proposant de “consulter la population” afin de décider de l’avenir du nouvel aéroport.

En fait, on s’attendait au pire : au vu des intérêts du grand milliardaire mexicain Carlos Slim et des campagnes de pression tout azimuts menées en faveur de la poursuite du projet par les confédérations patronales mexicaines ainsi que les grandes banques et les milieux financiers internationaux, il était difficile de parier sur la “bonne foi” de López Obrador et de sa consultation, dans un pays où l’achat des votes et des consciences est une pratique des plus courantes [2]. Avant même d’être arrivé au pouvoir, celui-ci allait-il revenir sur l’une de ses principales promesses électorales, la suspension de la construction de l’aéroport ? La consultation lui permettait évidemment d’éviter d’assumer le poids d’une décision extrêmement lourde de conséquences. Organisée en moins d’un mois par son propre parti, sa réalisation fut critiquée tant par la droite et les milieux d’affaires, que par un bon nombre d’organisations indigènes, pour qui le cadre national de la consultation ne constituait qu’une manière nouvelle de les spolier de leur droit à être consultées en tout premier lieu sur les projets mis en place sur leurs territoires.

Rendue publique le 15 octobre, la question posée à la population mexicaine par le futur président était également relativement viciée, car elle posait d’entrée de jeu comme prémisse indiscutable la “nécessaire” construction de nouvelles infrastructures aéroportuaires, que ce soit en poursuivant le chantier actuel situé sur l’ancien lac de Texcoco, ou bien en le déplaçant vers la base aérienne de Santa Lucia, à 47 kilomètres au nord de la capitale : “Au vu de la saturation de l’aéroport international de la ville de Mexico, quelle option pensez-vous être la meilleure pour le pays : reconditionner l’aéroport actuel de la ville de Mexico et de Toluca et construire deux pistes sur la base aérienne de Santa Lucía, ou continuer la construction du nouvel aéroport à Texcoco et arrêter d’utiliser l’actuel aéroport international de la ville de Mexico ?".

Tandis que la campagne de mobilisation contre l’aéroport impulsée par Atenco se focalisait sur la lutte contre le mégaprojet en cours de construction et sur l’enjeu de la restauration de l’ancien lac de Texcoco, appelant à se mobiliser par tous les moyens possibles, y compris en participant à la “consultation citoyenne” promue par López Obrador, les zapatistes et le Congrès National Indigène réitéraient quant à eux leur “rejet catégorique de la construction du nouvel aéroport de la ville de Mexico, que ce soit sur le lac de Texcoco ou dans n’importe quel autre endroit”, commentant que les deux options “impliquent la spoliation des territoires avoisinants, la destruction de l’environnement, et la marchandisation de la vie communautaire au travers de ce qu’ils appellent l’aérotropolis... c’est-à-dire de parier sur le capitalisme néolibéral comme bourreau de nos peuples”.

Tout en saluant la longue lutte menée contre le projet par le Front des Villages en Défense de la Terre (FPDT-Atenco) et les villages des alentours de l’ancien lac de Texcoco, il faisaient savoir que pour eux, “décider où ils vont mettre le nouvel aéroport ne devrait pas être la question posée par nos gouvernants, car s’ils avaient un petit peu honte au vu des millions de personnes qui subissent la spoliation, la pauvreté, la répression qui pousse les gens à migrer par milliers devant la destruction laissée sur le monde entier, et face à notre terre-mère qui ne supporte plus la grave maladie causée par le capitalisme ; la question devrait être si nous sommes d’accord ou non pour qu’ils continuent à avancer le long du chemin par lequel ils nous conduisent toutes et tous à la mort, à la guerre, à la destruction” [3].

Cependant, après 4 jours d’affluence sur les places publiques où un petit millier d’urnes avaient été mises en place par le futur parti au pouvoir, les résultats de la consultation furent finalement annoncés le 29 octobre dernier. Sur un peu plus d’un million de participants, près de 70 % exprimaient leur rejet de la poursuite du mégachantier aéroportuaire, marquant une défaite cinglante pour l’ancien président Enrique Peña Nieto et les promoteurs de ce projet pharaonique. Allègrement fêtée par Atenco et tous les villages des alentours de l’ancien lac de Texcoco, la victoire consacrait avant tout plus de 17 ans d’une lutte acharnée, marquée par les intimidations, les assassinats, les peines de prison et l’usage du viol comme arme d’intimidation contre la mobilisation sociale. Une victoire écrasante, qui n’en finit pas depuis lors de provoquer la colère des classes supérieures mexicaines qui multiplient depuis début novembre les mobilisations pro-aéroport, tandis que les annonces économiques les plus catastrophistes ne cessent de se multiplier dans la presse commerciale et financière mexicaine.

Sur place, la pression demeure cependant palpable, l’ancien président Enrique Peña Nieto ayant affirmé que le mégachantier continuerait jusqu’au dernier jour de son mandat. A Atenco, dont la présidence municipale est aux mains des partisans de l’aéroport malgré la majorité opposée au projet, les groupes de choc du parti au pouvoir multiplient les intimidations et les menaces de mort contre les membres du Frente. La remise en question du mégachantier aéroportuaire menace en effet de nombreux négoces en cours de réalisation, le principal d’entre eux reposant sur la privatisation des terres collectives des villages de la région, afin de faciliter la revente, la lotification et l’industrialisation des terres agricoles des environs. Afin de défendre doña Nieves, une habitante d’Atenco menacée de voir sa maison détruite par des chantiers de construction de route, un campement de résistance permanente vient ainsi d’être monté le 8 novembre dernier par les compas du Front des Villages en Défense de la Terre.

Dans un communiqué émis quelques jours après l’annonce de la victoire, ceux-ci affirment qu’ils “ne lèveront pas le pied tant qu’ils n’auront pas retiré tous leurs engins et toutes leurs ordures”, avant de préciser que “les axes de la nouvelle étape de la lutte sont : la restauration du lac de Texcoco, des zones affectées par le NAICM et du système hydrologique de la Vallée ; le projet alternatif de développement de la région ; la restitution des terres ejidales et d’usage collectif ; la reconstruction du tissu social ; et le renforcement du processus de lutte contre les mégaprojets ainsi que la satisfaction des exigences du peuple mexicain” [4].

Afin de lever les ambiguïtés, le FPDT d’Atenco et la Plateforme organisationnelle contre le nouvel aéroport et l’aérotropolis précisent cependant dans le même communiqué que leur rejet du projet de Texcoco ne constitue en rien un aval accordé au projet de nouvel aéroport à Santa Lucía : “Selon notre opinion, le problème de la saturation des opérations actuelles de l’actuel aéroport n’est pas un problème prioritaire dans la définition de la qualité de vie de millions de mexicains et ne doit pas être nécessairement résolu par la construction d’une infrastructure aéroportuaire supplémentaire (...) et surtout : c’est un problème qui peut et doit se résoudre sans que cela implique la spoliation des peuples, et des dégâts incontrôlés sur l’environnement” [5].

Quelques jours après l’annonce des résultats de la consultation, la création autour de la base militaire de Santa Lucia d’un nouveau “Front des villages originaires en défense de l’eau” était en effet rendue publique. Tout en exprimant leur respect et leur admiration pour la lutte menée par le Front des villages en défense de la terre d’Atenco, 15 villages limitrophes de la base aérienne faisaient par la même connaître leur préoccupation quant à la surexploitation des nappes phréatiques de leur région, et leur crainte que les besoins engendrés par le projet “alternatif” d’aéroport ne les prive à terme de l’eau nécessaire à leurs activités agricoles.

De manière désabusée, ce tout nouveau Frente faisait savoir que personne n’était jamais venu les informer au sujet du projet de la future présidence de déplacer l’aéroport à proximité de leurs terres, et qu’il existait un abîme entre la réalisation de la part du futur gouvernement de “consultations citoyennes”, aussi vertueuses soient-elles, et l’obligation légale, suivant la convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail, de respecter le droit des villages originaires à être consultés antérieurement et de manière libre et informée au sujet des décisions impactant leurs territoires [6].

Bien qu’ayant pris la décision historique d’annuler le mégachantier aéroportuaire de Texcoco, Andrés Manuel López Obrador est en effet bien loin de vouloir stopper la dévastation entraînée par la multiplication au Mexique de mégaprojets de toutes sortes. Bien au contraire : la consultation actuelle à peine conclue, celui-ci vient d’annoncer la mise en place d’une seconde consultation ces 24 et 25 novembre, quelques jours avant le début de son mandat, afin d’avaliser “dix projets sociaux” et 3 “projets productifs” que souhaite promouvoir le nouveau gouvernement une fois aux rênes du pouvoir.

En fait de “projets productifs”, il s’agit de la mise en place de méga-infrastructures industrielles et touristiques : d’un côté le corridor industriel de l’isthme de Tehuantepec et la promotion de ses énormes voies de communication et de ses milliers d’éoliennes ; de l’autre la construction d’une nouvelle raffinerie de pétrole au Tabasco ; et, enfin, le phare du nouveau programme gouvernemental, la réalisation d’un “train maya”, petite babiole touristique de plusieurs milliards d’euros d’investissements, censé relié l’aéroport international de Cancun à celui de Palenque au Chiapas, favorisant ainsi la conversion au tourisme de masse de tout le sud-est mexicain.

A ce sujet, différentes organisations mayas de la péninsule du Yucatán faisaient récemment savoir que “dès maintenant, au sujet de la soi-disante consultation, nous rejetons son résultat quel qu’il soit, en faveur ou en opposition, car il n’est pas possible de permettre que n’importe qui ni qu’aucune personne extérieure à la Péninsule du Yucatán prétende décider de ce qui peut se faire ou arrêter de se faire dans nos territoires, tout comme nous, nous ne tenterons jamais de décider ce qui sera fait avec vos biens, vos droits et vos possessions. Une véritable consultation pour les peuples indigènes comme les nôtres doit respecter les pricipes recteurs suivants : antérieure, libre, informée, de bonne foi et culturellement adéquate”, exprimaient à ce sujet différentes organisations mayas de la péninsule du Yucatán [7].

Mélangeant approbation de mesures sociales et mise en place de mégaprojets dévastateurs, consultation du peuple mexicain et mépris du territoire et des droits des peuples indigènes, instrumentalisation du mouvement social et satisfaction des intérêts des grands capitalistes, le mandat de López Obrador, premier président de “gauche” au Mexique, laisse augurer d’un style de gouvernement populiste déjà commun en Amérique du sud (Lula au Brésil, Hugo Chavez au Vénézuela, Raphael Correa en Equateur, Ollanta Humala au Pérou...) mais qui n’a, au final, jamais remis en question l’intensification des politiques capitalistes et de la dévastation extractiviste en Amérique latine. Plus qu’une marque de “bon gouvernement”, l’abandon de méga-projets tel que celui du mégachantier d’aéroport de Texcoco semble donc surtout correspondre à la nécessité de toute gouvernance de faire quelquefois marche arrière devant l’ampleur des résistances face à la dévastation capitaliste, pour mieux pouvoir par la suite mettre en oeuvre d’autres projets mortifères, ailleurs ou autrement.

Première importante victoire, donc, contre le mégachantier mortifère de Texcoco, même si la vigilance est de mise, et que tout reste à faire pour obtenir la restauration du lac et la restitution des terres collectives privatisées de manière frauduleuse sous le précédent gouvernement. Mais de nouvelles batailles qui s’annoncent aussi désormais, face un nouveau gouvernement mexicain qui se veut “progressiste”, et qui s’est fait un point d’honneur d’accorder de généreuses compensations à toutes les entreprises ayant perdu les juteux bénéfices devant découler de la construction du NAIM. 

Comme le constate lucidement le Congrès National Indigène : “Alors que sont menacés les peuples Binniza, Chontal, Ikoots, Mixe, Zoque, Nahua et Popoluca de l’isthme de Tehuantepec par leurs projets transisthmiques et l’expansion des Zones Economiques Spéciales, ainsi que les peuples Mayas, avec leur projet de train capitaliste qui spolie et détruit la terre à son passage... les belles paroles sont inutiles” [8].

Siete Nubes, novembre 2018