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L’écologie zapatiste : colibris, pelles et pioches...

Jean-Pierre Petit-Gras

vendredi 3 septembre 2010

L’écologie zapatiste : colibris, pelles et pioches...

Derrière la cabane du "campement pour la paix [1]", un colibri s’enivre tranquillement, d’une fleur de floripondio à l’autre. À nous autres humains, ce plaisir est refusé : nous sommes en territoire zapatiste, et l’alcool et autres psychotropes y sont prohibés depuis bien avant le soulèvement de 1994. La mesure avait fait l’objet d’un large consensus, avec la "loi révolutionnaire sur les femmes", et assuré aux hommes du mouvement clandestin la pleine et entière participation, sur un pied d’égalité, de leurs compagnes.

Pour accéder à la réserve, nous avons tout simplement pris un taxi depuis Jobel, que certains s’obstinent encore à appeler San Cristóbal de Las Casas. À San Felipe, on laisse la route de Navenchauc pour une plus petite, qui escalade sur la droite les flancs du Huitepec, le volcan des colibris.

Depuis l’hiver 2006, toute une partie de cette montagne est devenue Réserve écologique communautaire zapatiste. La décision a été prise par le Conseil de bon gouvernement d’Oventik [2], suite à l’arrestation de deux habitants du village, qui cultivaient quelques légumes dans une clairière de la forêt. Cette affaire avait permis de dévoiler les plans de la municipalité et du gouverneur de l’Etat : transformer les terres communales de Huitepec en une "réserve écologique", à côté de celle qu’occupe déjà la PROFEPA [3], afin d’y installer un parc zoologique et, en même temps, un lotissement de luxe, à la hauteur de ce magnifique balcon sur la vallée de Jobel. Malgré les menaces proférées à plusieurs reprises par le président municipal (dont le frère est le gros entrepreneur du bâtiment qui détruit imperturbablement le cerro de Santa Cruz, la montagne d’en face), les zapatistes tiennent bon. Des bases de apoyo, membres civils de l’EZLN, se relaient en permanence pour protéger la centaine d’hectares de forêt qui descend vers le levant, cette partie de la montagne que les Tsotsiles avaient réussi à conserver, et à préserver de l’appétit destructeur des colons et des promoteurs.

Nous sommes donc retournés à Huitepec, pour passer quelques jours en leur compagnie. Et parler un peu le bats’i k’op [4], la langue des Tsotsiles. Celle-ci nous semble bien plus utile [5] que les parlers officiels de l’empire mondial. Nous n’y avons, pendant ces journées, rien fait de spécial. Simplement, peut-être, un peu mieux compris qui sont ces hommes et ces femmes, les zapatistes. Le lendemain de notre arrivée, nous sommes allés ramasser du bois. Pour cuisiner, et nous chauffer quand le soir tombe. Car à 2 700 mètres, même sous cette latitude, la température tombe vite. Et sur ce volcan éteint, situé presque à la bordure entre les hautes terres et les terres chaudes et basses du bassin du Grijalba, la nuit et la brume arrivent ensemble.

La veille, nos compagnons avaient repéré, allongé sur un parterre de fougères géantes, le tronc d’un énorme chêne, probablement touché par la foudre, et déjà entamé par un groupe qui nous avait précédés. Ces arbres immenses, bien droits, avec des feuilles petites et pointues, sont appelés à cause d’elles chikin im, oreilles de tatou. Leur bois est d’une extrême dureté, et la hache y rebondit avec des claquements métalliques. Pendant une heure, ils vont se relayer, frappant de grands coups précis, creusant peu à peu la matière, pour en détacher un gros tronçon, qui sera à son tour découpé en bûches, puis en bûchettes. Seuls les plus âgés travaillent, sous l’œil attentif des autres - le regard de ceux qui apprennent, suscitant parfois un commentaire expert. Quand l’un fatigue, ou probablement avant, un autre prend la relève. Pas de perte de temps, dans leurs gestes mesurés, mais pas de précipitation non plus. L’habitude du travail collectif, chez ces hommes qui habitent pourtant des villages différents, saute aux yeux. Comme le plaisir d’être ensemble, et le respect mutuel qu’ils semblent s’inspirer. Les plaisanteries, les rires viennent souvent ponctuer les efforts. Mais toujours sur un mode serein, détendu. Pendant le travail de la hache (ils n’en ont qu’une), les plus jeunes vont tailler des branches moins épaisses, avec leurs machetes. Là encore, leur maîtrise des outils est admirable. Les enfants en apprennent très tôt le maniement. En regardant faire les grands, puis en le prenant en main, car on leur fait très vite confiance. A huit ans, les garçons reçoivent leur premier machita. Mais les filles l’utilisent elles aussi.

Personne ne dirige les opérations, l’organisation et le travail se font sans commandements ni hiérarchie. La culture indigène, reprise par le zapatisme, les ignore, ou du moins les réprouve sans ambigüité.

Le bois est maintenant rassemblé, et placé sur les cordes des mecapales [6]. Puis nous le remontons vers le campement, par un sentier scandaleusement raide, en tâchant d’éviter les lianes et les pierres glissantes.

Chaque jour, nous partons faire un grand tour dans la réserve. Il s’agit de la surveiller, et si possible d’empêcher toute déprédation. Certains habitants de la communauté voisine, los Alcanfores, qui n’est pas zapatiste, entrent dans la forêt pour y chercher du bois. Il est vrai que le gouvernement municipal les incite à le faire, afin de provoquer des tensions avec ceux de Huitepec. Au lieu de choisir des arbres morts, qui ne manquent pourtant pas, ces personnes s’attaquent parfois à de jeunes chênes. Quand ils les surprennent, les zapatistes préviennent : "La prochaine fois, vous serez présentés à la Junta de Buen Gobierno, qui prendra une sanction - une amende - à votre égard."

Il arrive également que d’autres habitants viennent se brancher sur l’une des sources de la montagne. Celle-ci constitue en effet la principale réserve en eau de la région. Les arbres y retiennent la brume, et les précipitations sont abondantes. Si le branchement n’a pas été autorisé par la Junta, celui-ci est défait, et le tuyau emporté.

Enfin, nous découvrons un petit troupeau de vaches, gardé par un enfant. Intercepté par les zapatistes, qui pour l’occasion ont dissimulé leurs visages avec des passe-montagnes ou des paliacates [7], celui-ci n’en mène d’abord pas large. Puis, rassuré par le calme de ses interlocuteurs, qui lui expliquent patiemment que les animaux mangent les jeunes pousses, et notamment les arbres, il les emmène en promettant de rappeler à son père que la réserve n’est pas pour les troupeaux. Mais ces promenades sont aussi, pour nous, l’occasion de découvrir un peu de cette immense biodiversité qui peuple encore les forêts des Altos, les hautes terres du Chiapas. Et nous constatons qu’au-delà de leur modestie ("nous avons beaucoup oublié, nos grands-parents, eux, en savaient beaucoup plus"), ils ont une bien meilleure connaissance des plantes, médicinales ou non, des arbres et des animaux, que celle que nous pouvons avoir chez nous. Par ailleurs, rien n’échappe à leur vigilance : ni la trace d’un tatou, ni celle d’un homme qui s’est frayé un passage inhabituel entre la végétation [8], ni même un champignon tapi sous une feuille de tulan [9].

Un autre jour, nous allons avec eux faire un grand trou, pour les toilettes. Cette fois, ce sera avec leur art de manier la pelle et la pioche que nous serons confrontés, dans une amicale mais inégale compétition. Dès que l’énorme pic se fait pesant pour les bras, nous sommes aimablement relayés par ces hommes petits et minces, mais d’une énergie et d’une endurance impressionnantes. Tous les soirs, quelques-uns d’entre eux viennent partager notre feu, ainsi qu’une tasse de té de hierba [10]. À d’autres moments nous montons près du leur. Par de longues conversations, nous apprenons les uns des autres quel sens a la vie, dans nos pays respectifs. Et nous saisissons un peu mieux leur attachement à une culture ancestrale, qui a pu être la nôtre.

Une culture où les humains sont au centre, pas au-dessus, d’un monde maîtrisé ensemble, une société dans laquelle chacun, aidé des autres, construit sa maison, cultive ce qu’il va manger et donner à ses enfants, aux anciens et aux malades. Où les travaux communautaires incluent la préparation des fêtes. Où la justice est rendue localement, gratuitement, par des sages désignés pour un temps limité. Où l’école, au service des villages, s’appuie sur le savoir des anciens. Où la terre n’est pas une propriété privée, mais un bien collectif, le plus cher parce qu’il contient à la fois la mémoire des ancêtres, le présent partagé des vivants, et l’espoir pour les enfants à venir. Où l’on prend le temps de se parler, d’écouter. Où l’argent et la consommation d’objets inutiles, s’ils exercent une attraction parfois puissante [11], sont remis à leur juste place par une réflexion et des discussions puisant dans les leçons du passé et les expériences récentes.

Nous quittons ces hommes [12], avec lesquels nous avons vécu une dizaine de jours, avec l’idée que tout n’est pas perdu : la possibilité d’un sursaut humain est là, parmi ces gens qui cultivent, en même temps que leurs milpas [13], la défense du bien commun, la dignité, l’autonomie et le plaisir de vivre ensemble. Et si le zapatisme était contagieux ?

Août 2010
Jean-Pierre Petit-Gras

Notes

[1] Les zapatistes l’ont construite pour abriter les "observateurs" mexicains ou étrangers qui viennent leur tenir compagnie pendant une ou deux semaines. Le confort y est rudimentaire, moins cependant que le leur. Mais les Tsotsiles, comme tous les montagnards, sont des gens rudes, bien habitués au froid.

[2] L’une des cinq Juntas de Buen Gobierno, ces organes de l’autogouvernement zapatiste formés par des dizaines d’individus choisis par leur village pour se relayer et "commander en obéissant" chacune des régions autonomes.

[3] Direction fédérale de protection de l’environnement. Une partie de cette "réserve" a bizarrement été cédée à un riche propriétaire de Monterrey.

[4] Littéralement "penser/parler vrai".

[5] Au même titre que l’occitan ou le patois charentais.

[6] Bande large de sisal tissé - ou de nylon -, relié à deux cordes, qui permet de porter une charge sur le front. Une femme peut ainsi prendre 35 kilos de bois, sur des centaines de mètres. La charge d’un homme atteint parfois 50 kilos.

[7] Carré de coton imprimé, rouge, avec des motifs végétaux stylisés, jaunes et noirs, originaires d’Inde. Les paysans le portent sur la tête, autour du cou ou du poignet. Les zapatistes l’utilisent pour cacher leur identité, ou, comme ils disent eux-mêmes, pour qu’on les regarde enfin.

[8] Nous apprendrons le lendemain que le mystérieux individus était un zapatiste du village.

[9] Autre variété de chêne, à larges feuilles vernies. Parmi les champignons observés, et ramassés, quelques amanites des césars...

[10] Tisanes. De nombreuses herbes aromatiques sont cultivées ou cueillies dans la région.

[11] Des membres des communautés zapatistes cèdent parfois à l’envie d’émigrer vers le Nord. Le manque de terres, dans certaines régions, et le harcèlement des militaires et paramilitaires s’ajoutent aux mirages du monde industriel.

[12] La semaine suivante, ils seront remplacés par un groupe mixte, hommes et femmes. L’entrée en résistance a considérablement renforcé le rôle actif de ces dernières, dans des tâches dont elles étaient écartées depuis des siècles.

[13] Champ de maïs, où poussent également haricots, courges, tomates et plantes aromatiques et médicinales.

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